LES PAYSAGES CÉZANNIENS PRÉSERVÉS

Il est un patrimoine immatériel, tout aussi important que le bâti, et qui a retenu l’attention des urbanistes et des élus lors des phases d’élaboration du projet : la qualité des paysages et la préservation des sites cézanniens .

Car en effet, tout comme le Jas de Bouffan, le plateau de La Constance et de Valcros a été parcouru par Cézanne qui y a parfois posé son chevalet, en direction de Sainte-Victoire ou vers le sud, en direction du Pilon du Roy et du nouveau viaduc de chemin de fer. Outre la perspective vers l’obsédante Sainte-Victoire que Paul Cézanne peint depuis les hauteurs situées à l’ouest de la ville, on retrouve incontestablement dans certains tableaux du Père de l’art moderne, deux propriétés du plateau, les deux plus remarquables en fait : la Bastide Bellevue et son Pigeonnier d’une part, la Bastide Vieille d’autre part . Ces deux bastides  sont aussi celles qui ont  retenu l’attention des historiens de l’art et experts reconnus de l’architecture régionale,  en ce qu’elles rassemblent les caractéristiques de l’architecture du 18ème siècle aixois tel qu’appréhendé notamment dans les ouvrages de référence de Nerte Dautier et René Borricand.

S’il est évidemment impossible (et fou) de vouloir momifier la campagne aixoise et de stériliser à tout jamais des espaces au seul motif que Cézanne les aurait parcourus, il serait aussi dommageable de ne pas tenir compte de cette présence illustre, de ce regard porté autrefois et qui a contribué à l’identité et à l’histoire mêmes du territoire. C’est pourquoi, non seulement les deux sites cézanniens de Bellevue et Bastide Vieille ont été intégralement préservés par le projet, mais de surcroît l’opération s’est attachée à sauvegarder de vastes perspectives visuelles « cézanniennes », sortes d’open fields garants pour l’avenir d’une vraie qualité de vie des riverains et de la possibilité d’y faire naître des parcours pédagogiques dédiés à la mémoire du peintre et à la compréhension de son œuvre.

 

Bastide BELLEVUE

Fort niveau d’intérêt patrimonial. 18ème siècle. Colombier,Bellevue puits, portail, fontaine, ferme, cave voutée en pierre, pierre de moulinage.

Située en position dominante du plateau de Valcros, la Bastide a été construite au 18ème siècle. Récemment rénové et étendu, le bâti s’articule autour d’un patio et dispose de plusieurs dépendances dont le fameux pigeonnier peint par Paul Cézanne. Les abords des constructions sont traités en larges terrasses dallées en pierre, aménagées avec fontaines, puits (dont un ancien puits-noria) et petits espaces verts bordés de murets.Ses perspectives et ses vues sont bien déga­gées vers l’ouest et le sud-ouest, ainsi qu’à l’est vers Sainte-Victoire. De grands arbres (pins et cèdres) protègent des regards la propriété.

La propriété de Bellevue est acquise en 1886 par Rose Cézanne-Conil, soeur cadette de Paul Cézanne.

Sur la propriété de Bellevue, Paul Cézanne a peint huit tableaux, à l’huile et à l’aquarelle, entre 1880 et 1890, dont Le Pigeonnier de Bellevue, 1894-1896, Cleveland Museum of art. Quelques années auparavant, il avait écrit à son ami Emile Zola : « En passant par le chemin de fer près de la campagne d’Alexis, un motif étourdissant se développe du côté du Levant : Sainte-Victoire et ses rochers qui dominent Beaurecueil». Cézanne va peindre alors à de nombreuses reprises depuis les reliefs du plateau de La Constance les perspectives qui s’ouvrent vers Sainte-Victoire ou la Chaîne de l’Etoile. En 1889, Renoir rejoint Cézanne à Bellevue. Les deux artistes peignent côte à côte, la Sainte-Victoire et la bastide qui les abrite dont la notoriété auprès des amateurs d’art est au­jourd’hui internationale.

«Sur les tableaux, un bosquet d’arbres se trouve en contrebas de la maison avec des champs au premier plan. Les photos de Rewald dans les années 1930 per­mettent une meilleure vision des bâtiments car ce bosquet n’existe presque plus. Aujourd’hui, outre le remaniement profond de la maison, la pinède a envahi tout le flanc ouest de la colline. En suivant le chemin rural qui permettait aux paysans de circuler à travers champs et que l’on voit sur les précédents ta­bleaux, Cézanne arrivait à la maison Bellevue par le nord. D’anciennes écuries accolées à la façade septentrionale de la maison, un complexe d’escaliers et de terrasses à droite, sur un fond de pinède, composent le tableau du Musée d’art et d’histoire de Genève. Négligeant les façades principales, le peintre retient l’imbrication des volumes et de plans à l’arrière du bâtiment. La complication formelle du sujet lui donne l’occasion d’une composition par­ticulièrement dynamique, à la limite de l’instabilité. Outre l’inclinaison des rampes d’accès, des murets de pierre, les volumes des bâtiments ont des arrêtes légèrement obliques. Le choix du cadrage a su naturellement équilibrer les très nombreux éléments du motif et les forces en présence. Les ouvertures, fenêtres, fentes sur les murs, scandent la composition de points d’ombre stabilisateurs. Paradoxalement, les arbres se géométrisent, semblent définir , par rapport aux architectures, les vraies verticales. La photo de Rewald, prise légèrement plus en hauteur, montre la fidélité au motif de la part du peintre et, en même temps, sa capacité à transcender un sujet. Le pittoresque de la charette sur la photogra­phie est absent sur le tableau. Nulle présence humaine. Au lieu de choisir l’axe principal d’accès au domaine, préférant rester à l’abri des regards indiscrets, Cézanne privilégie des vues du sud, autour du motif principal du pigeonnier. A la base cylindrique parfaite, cet élément de l’architecture provençale allie la simplification de la forme aux effets colorés de l’ocre très clair du mur, à celui plus soutenu de la double toiture et aux carreaux de faïence qui le ceinturent à mi-hauteur. Il est une forme à la fois synthétique et sophistiquée qui se projette en avant. Dès la photographie prise par Loran dans les années 1920, un corps de bâtiment est venu se coller au pigeonnier, modifiant ainsi notablement la perspective cézannienne.»

Bruno Ely

La Bastide Bellevue a connu au cours des deux siècles de son existence bien des recompositions et plusieurs ajouts de bâtis. Elle a néanmoins conservé son harmonie et plusieurs de ses éléments d’origine. Fortement dégradée au cours des dernières décennies après avoir été squattée dix années durant, Bellevue a été rachetée en 1995 et entièrement restaurée. Le bâtiment principal, la maison de gardien et le pigeonnier ont de ce fait retrouvé leur beauté passée. Des amé­nagements autour des bâtiments ont renforcé la mise en valeur de l’ensemble.

 

Bastide VIEILLE (Bastide Barlatier – Borricand)

Fort niveau d’intérêt patrimonial. 18ème siècle. Bastide VieilleBassin, mur de soutènement, fontaine, canal, puits, réservoir, écuries.

La Bastide Barlatier devenue Bastide Vieille, date sans doute de la fin du 16ème siècle et depuis quatre siècles son unité foncière a été conservée. La bâti tel qu’il existe aujourd’hui, récemment labellisé par la Fondation du Patrimoine date du 18ème siècle. La Bastide est de belle qualité architecturale et caractéristique des proportions et de l’ordonnancement des bastides du 18ème en Pays d’Aix.

En 1605, Suffren Rolland, ménager aixois, achète au Camp de Manthe, une bastide et son tènement de terres d’une superficie de 9 hectares au prix de 1770 livres. En 1750, Jean-Baptiste Rolland, arrière petit-fils du précédent, bourgeois de la Ville d’Aix, vend à Melchior Isnard, la bastide et son tènement de terres de plus de 10 hectares. Au cours du 19ème siècle, la bastide et ses terres passeront entre plusieurs mains, dont celles de la famille Barlatier, avant d’être achetés aux héritiers Barlatier, le 12 septembre 1857, en présence de Maître Brémond, notaire à Aix, par Jules Beinet, Greffier en chef du Tribunal d’Aix-en-Provence et ancêtre des actuels propriétaires. Après l’expropriation d’une partie des terres par la Compagnie de chemin de fer Aix-Rognac, la superficie de la propriété était de 8 hectares, 76 ares pour un prix d’achat de 17 000 Francs. Le domaine était anciennement contigu avant d’être traversé au sud par le chemin de fer. Il est symbolique des paysages d’autrefois de La Constance. «Un domaine rural composé d’un bâtiment de maître, de bâtiments pour l’exploitation de terres labourables plantées de vignes, oliviers, amandiers et autres arbres à fruits, ainsi que de terres incultes agrégées de quelques bois de pins, situés au terroir d’Aix, quartier du Camp de Manthe et quartier Gour de Martelly. Le domaine confronte au levant le nommé Decanis, au couchant M. de Tournadre, au midi le petit chemin des Milles et au nord Léon Audemard» précise le document notarié.

L’intérêt historique de la propriété est renforcé par sa présence avérée sur trois tableaux peints par Cézanne, dont La Montagne Sainte-Victoire au grand pin, 1886-1887, Philips collection, Washington.

«Ce que la photo de Rewald (1930) ne peut plus montrer, perdu dans les fron­daisons du premier plan, c’est notamment, la ligne de chemin de fer, traînée oblique qui passe devant la bastide, volumes réguliers, en bas à gauche de la composition (La Montagne Sainte-Victoire au grand pin, Metropolitan Mu­seum). Son axe est démultiplié par les autres chemins, petites routes des Milles, marquant un point de fuite perspectif, bien éloigné des règles de la Renaissance, creusant l’espace du paysage moderne dont Cézanne est en train d’élaborer le modèle». Bruno Ely.

Propriété d’une même famille depuis 1857, la Bastide Vieille a fait l’objet d’une attention constante des générations successives. Les propriétaires actuels ont entrepris d’importants travaux de restauration en s’appuyant sur les métiers de l’art et avec le contrôle et le soutien de la Fondation du Patrimoine et de l’Architecte des Bâtiments de France. Calade, terrasse, bassin, dallages, salons intérieurs ont déjà fait l’objet d’interventions délicates et respectueuses des savoir-faire anciens. Un double label (2011 et 2012) a été accordé à ces titres par la Fondation du Patrimoine, reconnue d’utilité publique pour son action en faveur du patrimoine rural non protégé.

 

TUNNEL FERROVIAIRE DU RAVIN DU PAS DE GOULE

Fort niveau d’intérêt patrimonial, génie civil. 19ème siècle.

Le plateau de Valcros-La Constance est bordé sur son versant sud par une ligne de chemin de fer. Celle-ci est traversée en tunnel à deux reprises laissant passer la route de Valcros et le Chemin des Aubépines. C’est ici que se situe le court et très étroit tunnel ferroviaire, porte d’entrée vers La Constance, qui a été remar­qué comme bâti digne d’intérêt historique et architectural (selon les critères du Thésaurus Mérimée).

La section de ligne Rognac-Aix a été achevée en 1856. Le tunnel du Ravin a été réalisé à cette époque. Plus au nord, la section Aix-Meyrargues, partie de la ligne des Alpes, Marseille-Briançon, a été ouverte en janvier 1870. La liaison Marseille-Briançon elle-même a été achevée en 1884. C’est pour cette ligne qu’a été réalisé, à Aix-en-Provence, le Viaduc de l’Arc (long de 435 mètres), rendu célèbre pour figurer sur plusieurs tableaux de Paul Cézanne, dont certains peints depuis la partie sud du plateau de Valcros, depuis Bellevue ou Le Tubet (Sainte-Victoire 1885 Courtauld Institute of art, Londres, ou Mont Sainte-Vic­toire au grand pin 1887, The Phillips collection, Washington, et La Montagne Sainte-Victoire, Barnes Fondation, Philadelphie, L’Aqueduc, 1887, Musée des Beaux Arts, Moscou).

« Construit au début des années 1870, le viaduc de chemin de fer, à droite de la composition (La Montagne Sainte-Victoire vue de Bellevue, Metropolitan Museum), avait frappé les esprits aixois par l’ampleur du chantier qu’il représentait. Plus encore que le symbole de la modernité triomphante, il peut être lu comme l’équivalent plastique des aqueducs romains de Nicolas Poussin. Mais par-dessus tout, il était là devant les yeux du peintre, contrastant par son horizontalité marquée avec la verticalité du tronc des arbres. Le réseau de routes ou de chemins, des voies de chemin de fer ou des cours d’eau, structurent toujours, de manière plus ou moins visible, les compositions cézanniennes. »

Bruno Ely.

A l’occasion de l’aménagement et de la réalisation du secteur de L’Ensoleillée, la Ville d’Aix a posé comme un acte essentiel la préservation de cet important élément patrimonial du génie civil, contemporain des bouleversements provoqués par l’arrivée du chemin de fer à Aix, en 1856.

P Cezanne